Nous finançons nos startups. Et leurs fournisseurs américains.
Une startup française peut réussir tout en renforçant sa dépendance aux infrastructures américaines. Financer l’innovation suppose aussi de regarder les dépendances que nous installons.
Notre dépendance aux États-Unis se construit aussi avec l’argent que nous investissons pour développer nos propres entreprises.
Prenons un scénario fictif. Une startup française développe une idée brillante. Elle lève plusieurs millions d’euros auprès d’investisseurs, avec Bpifrance au tour de table. Son ambition : devenir une licorne française.
Pour développer son produit, elle choisit AWS. Elle y héberge son application, stocke ses données et utilise ses services.
Une partie des capitaux mobilisés pour faire grandir une entreprise française devient alors du chiffre d’affaires pour un groupe américain.
Cela ne signifie pas que la majorité de la levée de fonds traverse l’Atlantique. Les salaires, la recherche et les autres dépenses comptent aussi. Sans données précises, affirmer « la majorité » fragiliserait le raisonnement.
Mais le mécanisme mérite qu’on s’y attarde : soutenir une entreprise française peut aussi renforcer sa dépendance à un fournisseur américain.
Le poids de ces fournisseurs est documenté. Selon les chiffres publiés par l’Autorité de la concurrence, AWS, Microsoft et Google captaient ensemble 71 % des dépenses en infrastructures et applications de cloud public en France en 2021. Ce chiffre concerne le marché du cloud, pas le budget total des startups. Autorité de la concurrence, juin 2023.
Et l’entrée dans cet écosystème peut commencer gratuitement. AWS propose des crédits promotionnels aux startups éligibles pour financer leurs premières consommations. Pour une jeune entreprise qui surveille sa trésorerie, l’avantage est concret. Programme AWS Activate.
Pendant cette période, l’équipe construit son produit autour des services choisis. Elle développe ses compétences et organise son architecture.
Lorsque les crédits sont épuisés, changer de fournisseur peut demander du temps, du travail et une réécriture de certaines parties du produit. L’Autorité de la concurrence décrit précisément ces risques liés aux crédits cloud et aux obstacles techniques à la migration. Avis sur le fonctionnement du cloud.
C’est ici que la dépendance devient stratégique. L’entreprise possède son produit, mais sa capacité à le faire fonctionner repose sur des services qu’elle ne maîtrise pas entièrement.
Pour le fondateur, ce choix peut être rationnel : lancer vite, limiter les investissements initiaux, répondre aux premiers clients. À l’échelle collective, ces décisions peuvent pourtant entretenir une concentration dont nous cherchons à sortir.
Je défends donc une exigence simple : lorsqu’on finance l’innovation, regardons aussi les dépendances que cet argent contribue à installer.
Cela suppose de comparer sérieusement les solutions européennes, de financer leur développement et d’intégrer le coût d’un changement de fournisseur dès la conception. Les alternatives doivent répondre aux besoins des équipes : qualité des services, simplicité, accompagnement et prix.
Une startup française peut créer des emplois, développer une technologie utile et réussir commercialement tout en restant fortement dépendante d’infrastructures étrangères.
Avant de célébrer notre prochaine licorne, posons aussi cette question : si elle devait changer de fournisseur demain, en aurait-elle réellement les moyens ?